Madame Elgrably-Levy,
Ce matin, vous avez publié un billet intitulé Climategate : prise 2 dans le Journal de Montréal. Ce que j’y ai lu m’a profondément choqué – non pas à cause du supposé scandale dont vous parlez, mais plutôt à cause du manque profond de rigueur dont vous faites preuve, indigne d’une journaliste, d’une chroniqueuse, d’une économiste ou d’une professeure.
Il m’a fallu exactement cinq minutes pour trouver et parcourir, par l’entremise de Google et en excluant les blogues d’amateurs, une série d’articles réfutant totalement la prémisse de votre chronique, soit la diffusion de « plus de 5000 nouveaux courriels incriminant encore et toujours les chercheurs dans le giron du GIEC ». Non, il n’y a pas eu 5000 nouveaux courriels : ces courriels datent de la première édition du Climategate en 2009, et certains auraient possiblement déjà été diffusés au début de cette comédie climatosceptique! Ceux-ci avaient causé tout un émoi, menant ultimement à une commission d’enquête qui avait blanchi la démarche scientifique des quelques chercheurs mis en cause, une dizaine d’individus parmi tous ceux qui travaillent sur ce vaste sujet. Tout au plus avait-on critiqué leur gestion de la crise, et cette fois-ci ils ont pris le taureau par les cornes.
On se serait attendu d’une journaliste, d’une chroniqueuse, d’une économiste et d’une professeure qu’elle vérifie la source originale des documents qu’elle utilise pour baser son argumentaire. C’est la base d’une démonstration scientifique, ou de l’éthique journalistique. Vous auriez dû savoir que ces courriels n’ont pas été diffusés de façon intégrale, mais par extraits sortis de leur contexte. Ces extraits sont tirés de discussions concernant non pas la façon de cacher les résultats, mais plutôt celle de dépasser les limites des recherches et d’améliorer la qualité des articles – un art au sein des sciences. On peut voir la remise en contexte de ces extraits, dans leurs courriels originaux, dans le Forbes ainsi que dans The Guardian, ou tout simplement une remise en contexte générale du pseudoscandale sur les sites du Washington Post et du The Economist.
Les deux éditions – la même, en fait, diluée sur trois ans – du Climategate n’illustrent en rien l’inexistence d’un réchauffement climatique causé par l’homme, qui pourrait, une fois accepté, être contrôlé par des politiques environnementales efficaces et raisonnées – c’est de celles-ci dont vous auriez dû parler. Ce que le Climategate montre, c’est que les scientifiques sont d’abord et avant tout des êtres humains. Que la science doit être construite, brique par brique, ou plutôt pierre par pierre qui doivent être mutuellement ajustées, qu’elle doit être démontée puis remontée différemment, qu’elle doit être mise en doute, tournée de côté, placée tête-bêche, tordue et tortionnée, restaurée, simplifiée, synthétisée, puis expliquée. Et puis, recommencée. C’est ce que tentaient de faire les chercheurs éclaboussés par ce scandale, qui ne se situe pas dans leur correspondance, mais plutôt autour de celui ou de ceux qui ont mis en circulation ces bribes de conversations privées.
Sans aucune surprise, cette nouvelle tentative de miner la crédibilité scientifique des recherches et données climatologiques, en profitant de l’humanité des chercheurs, est arrivée juste avant la conférence de l’ONU sur le climat à Durban – tout comme en 2009, à Copenhague. Je ne suis pas conspirationniste – contrairement à vous, il semble, ce qui est étonnant considérant vos employeurs –, mais je ne peux m’empêcher de me demander : qui a avantage à faire dérailler la recherche sur les changements climatiques, et les politiques qui en découlent dont l’objectif est tout simplement de gérer, en bon père de famille, la planète qui nous a été prêtée par nos parents, et que nous laisserons à nos enfants? Qui, mais qui, peut être contre la bonne volonté?
Et aussi, est-ce cette même personne qui a commandé votre article?
Louis Gilbert
Archéologue
