Depuis le début de la crise parlementaire, dès l’annonce de la création de la coalition libérale-néodémocrate qui se devait, pour exister, être appuyée par le Bloc Québécois, les conservateurs tentent de miner la crédibilité de l’opposition en la disant alitée avec les maudits « séparatistes » du Québec. Selon cette rhétorique, qui s’intensifie en même temps que la crise elle-même, l’éventuel gouvernement de coalition ne pourrait être bon pour le Canada, car son existence dépend du bon vouloir de ceux qui veulent provoquer la sécession du Canada. Cette propagande n’a comme objectif que de provoquer un sentiment d’antagonisme dans le reste du Canada envers le Bloc qui, espère-t-on, amènera une haine envers la coalition – si les « ennemis » du Canada appuient quelque chose, cette chose ne peut être que mauvaise pour le Canada – et par extension envers les libéraux et les néodémocrates. Harper réussirait peut-être ainsi à faire ce qu’il espérait provoquer en coupant les subventions publiques aux partis politiques : tuer l’opposition.
Gilles Duceppe et les bloquistes ont toujours été très clairs sur leur rôle à Ottawa : travailler pour défendre les intérêts du Québec. La souveraineté (ou la séparation selon le langage péjoratif des conservateurs) est un idéal bloquiste qui est de facto mis de côté la seconde où un député entre dans la Chambre. Il y entre pour travailler avec le Canada, ou à la limite, contre le Canada pour défendre le Québec. Ce n’est pas dire que les bloquistes ont renié ou abandonné leur idéal, mais plutôt que cet idéal est en opposition avec leur travail. Par ailleurs, la population qui vote pour le Bloc et élit ses députés n’est pas nécessairement souverainiste; elle croit plutôt que le Bloc est le parti qui pourra défendre ses intérêts face aux intérêts nécessairement divergents des autres provinces, et ceux de la Confédération. Lors de la dernière élection, la campagne du Bloc était sans équivoque à ce sujet : nous sommes là pour bloquer les conservateurs, qui nous trouveront sur leur chemin s’ils veulent agir au détriment des intérêts du Québec.
La crise politique actuelle découle d’un énoncé économique qui n’avait rien d’économique, et tout d’idéologique. Les mesures économiques qu’il contenait pour limiter les dégâts de l’économie chancelante n’étaient pas nouvelles. Rien pour stimuler l’économie maintenant – elles étaient déjà en application quand la crise économique s’est déclarée et ne l’ont pas empêchée. Ce qu’il faut, c’est des nouvelles mesures supplémentaires à ce qu’ont fait les conservateurs, parce que nous sommes présentement dans une crise qui n’était pas là avant, et que celle-ci a touché le Canada malgré ces mesures antérieures.
Non, rien de tout cela dans l’énoncé économique, mais ceci plutôt : abolition du droit de grève aux fonctionnaires, arrêt des mesures d’équité salariale, et, bien entendu, abolition du financement public des partis. Ces mesures n’auraient pas amené des économies substantielles pour le Canada. Leur seule utilité était de promouvoir l’agenda conservateur, et de plaire à la base allianciste et réformiste du parti – sans oublier l’objectif quasi transparent d’égorger l’opposition, particulièrement libérale, déjà sans le sou (alors que les conservateurs dorment sur un coffre bien garni et peuvent se passer de ce financement le temps que soit saignée l’opposition). Que Harper soit revenu sur ces décisions ne change rien au fait qu’il n’y a toujours rien pour l’économie.
Le Bloc avait proposé, avant l’énoncé économique, des mesures qui devaient aider le Québec à se sortir de la crise et qui pouvaient le protéger. Ce qu’il faut toutefois comprendre, c’est que ces mesures n’étaient pas uniquement bonnes pour le Québec. Le besoin exprimé par le Bloc d’une relance de l’industrie manufacturière et forestière, par exemple, déborde des frontières québécoises – l’Ontario, les maritimes, la Colombie-Britannique profiteraient également de ces mesures. Gilles Duceppe, et le Bloc, au plus profond de leur cœur, s’en contrefoutent. Si c’est bon pour le Québec, c’est bon pour le Bloc – si par ricochet ça aide le reste du Canada, tant mieux, ou tant pis. Le Bloc a réussi, et c’est tout à son honneur, à se sortir d’une logique de confrontation « nous vs them » qui n’aidait en rien le Québec, et qui de toute façon a plutôt sa place à l’échelle provinciale que fédérale. Harper a tout ignoré de ces suggestions, malgré ses belles paroles d’hier.
Personne n’a voulu appuyer cet énoncé économique – ni le Bloc, ni les libéraux, ni les néodémocrates. Plus encore, personne n’a voulu se taire, comme espérait Harper et comme ça avait été fait lors du dernier Parlement où la Chambre était soumise à des votes de confiance à répétition quand les conservateurs cherchaient une excuse pour aller en élection. Tout le monde était contre, et tout le monde allait être là pour le dire – et le gouvernement allait tomber. Pour éviter des élections, le parti libéral et le parti néodémocrate se sont entendus pour élaborer un gouvernement de consensus. Chaque parti a, pour le bon fonctionnement du Parlement advenant le cas d’une telle coalition, décidé de mettre de côté certains aspects-clés de leur programme respectif : le Plan vert pour les libéraux, l’annulation des baisses d’impôts pour le NPD, par exemple.
Sans l’appui du Bloc, cette coalition ne peut gouverner – les votes du Bloc plus ceux des conservateurs l’auraient fait tomber à la première occasion. Mais n’oublions pas que, sans l’appui du Bloc, le gouvernement conservateur tombe lui aussi. Dans cette logique de bipartisme virtuelle (Conservateur vs Coalition), le Bloc détient de toute façon la balance du pouvoir. Le Bloc a donc négocié, et a obtenu de la Coalition, en échange de son appui qui assurerait une stabilité politique suffisante pour passer la crise économique, de gros morceaux qui sont « bons pour le Québec ». Et comme plus tôt, ces morceaux – ne serait-ce que la stabilité politique – sont bons aussi pour le reste du Canada.
Dans l’état actuel des choses, le Bloc est le seul parti qui ne cherche pas activement le pouvoir à Ottawa. Il a refusé d’avoir des ministres au sein d’un éventuel cabinet issu de la Coalition, car cela va à l’encontre de l’idéal bloquiste. Son objectif est donc purement et simplement la défense des intérêts du Québec. Le paradoxe : c’est bon également pour le Canada. Et si appuyer Stéphane Dion, malgré l’historique des relations entre les souverainistes et ce père de la Loi sur la clarté référendaire, est mieux pour le Québec que de maintenir au pouvoir Harper, le Bloc l’appuie. C’est la démonstration que le Bloc s’élève au-dessus des dogmes partisans pour faire ce que tous les partis devraient faire à Ottawa : représenter, et protéger, ses électeurs.
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2 commentaires:
D'accord sur le fond et la forme. Il faut avouer aussi que c'est divertissant de voir Parizeau appuyer la formation d'un gouvernement Dion. Je doute néanmoins que cela arrive, après la décision de Michaelle Jean d'accorder la demande de prorogation de la session des Communes (la Chambre basse, comme on dit) que lui a faite Harper. Les libéraux auront tout le temps de s'entredéchirer (davantage) d'ici un mois et demi. N'empêche, je n'aurais jamais cru lire un jour des articles de journaux à grand tirage portant sur la signification et la portée de l'incident Mackenzie-Byng en 1926. Il y a 20 ans, je devais être la seule personne à des kilomètres dans mon entourage à connaître cet épisode et à trouver ça intéressant. L'Histoire est en marche!... Elle est peut-être même en train de nous rattraper.
Merci en tous cas de nous partager le fruit élaboré de tes indignations.
Avé mon Louis,
Tu le sais depuis longtemps, entre l'État et moi c'est une histoire d'amour, d'amour-haine parfois, de conviction en tous cas.
En dehors toute partisannerie politique - anyway tu sais où je dors et folâtre -, de voir l'État et ses institutions traités comme une putain, me fait gerber.
Harper traite l'État comme une putain. C'est un maquereau, un "pim" je crois qu'on dit dans l'argot local. Il l'a prostitué pour son unique intérêt et rançonne le bénéfice. En prime, nous, citoyens, on a chopé une criss de chaude-pisse.
Je sais, dans tout ce que je dis, il n'y a aucun argumentaire, mais tu parlais de colère je crois...
Bien à toi frère consul
Von Barnhardt, archéoblogue conjecturel
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